vendredi 25 février 2011

vent de révolte


où stoppera la révolte des populations arabes??

vendredi 29 octobre 2010

Mouvement social retraites


Débat › Que signifie le mouvement social contre la réforme des retraites ?

Point de vue

La retraite, agonie d'un mythe français

Comment saisir le sens de la mobilisation de grande ampleur autour de la réforme des retraites voulue par l'actuel gouvernement ? Pourquoi cette réforme, probablement nécessaire, soulève-t-elle une opposition aussi nombreuse, confirmée par les sondages ? Notre pays n'avait rien vu de tel depuis novembre-décembre 1995. Pourquoi les lycéens eux-mêmes, qui, lorsqu'ils auront atteint l'âge de se retirer de la vie active, vivront dans un monde radicalement différent du nôtre, sont-ils entrés dans la danse ?

La France est un pays qui vit la retraite sur le mode de l'attente et de l'espoir. Tous, nous connaissons des personnes qui, encore en pleine activité, avouent "attendre la retraite". Nos concitoyens oublient facilement qu'elle est le vestibule de la mort, qu'une fois passé son âge, l'on s'efface peu à peu de l'univers des vivants, à petit feu, jusqu'à l'extinction dernière.

Ils oublient qu'elle est le temps du déclin, des maladies, des hospitalisations. Le temps d'Alzheimer. Le temps de Parkinson. Pour exalter la retraite, ils la rêvent comme un paradis et la tiennent pour l'âge d'or de l'existence.

La retraite est la grande promesse sociale qui maintient la cohérence du tissu collectif. Sous la forme de promesse, en effet, elle tisse une série d'acceptations qui empêchent une grande partie du corps social de chavirer dans la révolte ou la violence. En ce sens, elle est ce qu'était le travail pour Nietzsche, "la meilleure des polices". Quelles acceptations ? Les maux de toujours : la précarité, l'inégalité, la soumission, l'exploitation, autrement dit le travail comme malédiction. Et aussi un mal nouveau : l'érosion des progrès sociaux, qui rendaient plus agréable, plus douce, l'existence des gens ordinaires, la crise de l'Etat-providence.

Des lycéens aux retraités, un mythe traverse la société française : la retraite. Ce fil coud ensemble une grande partie de la population, n'excluant que les plus riches et les plus pauvres, et toutes les générations. Le lycéen sait bien que la société n'a plus aucune perspective enthousiasmante à lui offrir. Mais il pense qu'existe un au-delà à cette vie déchiquetée entre emplois précaires et chômage : la retraite.

Un paradis qui devrait concentrer le meilleur de la vie : le bonheur sans les soucis. Ils veulent bien alterner travail et chômage, appartements et squats, souffrir et galérer, ramer de RMI en RSA, mais que ce soit dans l'attente de ce paradis. La réforme le rend, à leurs yeux, à la fois plus éloigné et plus incertain.

Toute la vie, la retraite offre l'espoir d'une vie meilleure. Elle est le Graal dont le salariat est la quête. Elle dessine la figure d'un paradis aussi heureux qu'assuré, tout le monde étant destiné à y accéder. Elle est la période de la vie pour laquelle on forme mille projets. L'existence est fantasmée en parcours de Dante : connaître l'enfer, passer le purgatoire, puis parvenir enfin au paradis des jours heureux. La retraite est alors perçue sous l'aspect de la récompense pour avoir accepté sans flancher toute une vie "de galères".

Mythe survivant

Les citoyens perçoivent plus que ce que cette réforme dit explicitement. Elle tente courageusement de sauver la retraite par répartition, ils y voient la fin d'un monde. C'est que cette réforme joue, dans la psychologie collective, le même rôle que l'invention de la psychanalyse selon Freud, venant après Galilée et Darwin : révélant la réalité, interrompant le rêve, elle est la dernière des désillusions. Elle réduit à néant l'ultime croyance sociale issue du XXe siècle.

Chacun le comprend : la retraite, si elle réussit à être préservée, arrivera de plus en plus tard dans l'existence, sera difficile, se révélera paupérisante ; bref, elle sera à l'image de la vie laborieuse, dans la continuité avec elle. Ni la vie active ni la retraite ne seront plus jamais un long fleuve tranquille.

La croyance en la retraite est le mythe survivant aux deux désenchantements majeurs des derniers siècles. Les représentations collectives viennent, en cent cinquante ans, de connaître deux grandes pertes : le paradis transcendant, post mortem, promis par les religions en échange de la vertu, et le paradis immanent qui s'est, l'espace d'une centaine d'années, substitué à lui, promis par le marxisme.

L'agonie d'une croyance est toujours convulsive, nécessitant des rites. La réalité contraint le peuple français, sur certaines de ses croyances, à un travail de démythologisation. Paradoxalement, et à son insu, le mouvement social de cet automne accomplit ce travail.

Ainsi, les imposantes manifestations de ces derniers temps sont-elles, malgré les couleurs vives des banderoles, la gaieté des chants et des rythmes musicaux, des cortèges funèbres : ils portent à sa dernière demeure, le grenier de l'histoire, un mythe social bien français, la retraite.

Robert Redeker, philosophe

mercredi 20 octobre 2010

face à l'inacceptable résister



Salim Abdelmadjid

04.09.10 | 14h23 • Mis à jour le 06.09.10 | 09h40 (Le Monde)
Depuis le soir du 6 mai 2007, nous sommes un peu plus de quelques-uns à nous considérer comme des résistants. Jusque-là, nous avons tenu : nous avons encaissé le coup et nous l'endurons depuis avec constance. Mais nous n'avons pas encore produit l'impulsion nécessaire au renversement des forces.
L'une des expressions les plus communes et les plus fréquentes de cette latence est une certaine gêne que nous sommes nombreux à avoir ressentie ces dernières années. C'est celle que nous éprouvons, par exemple, quand confrontés à un nouvel acte odieux, nous nous raidissons, nous élevons la voix, parfois même nous crions, et que nous trouvons à côté de nous quelqu'un pour nous dire à peu près ceci : "Du calme, tout de même, nous ne sommes pas en situation de fascisme."
La gêne et le silence qui nous saisissent alors ne viennent pas de l'impression que nous aurions d'avoir été excessifs : nous savons bien que M. Sarkozy n'est pas Pétain et que son régime n'est pas non plus fasciste ; et nous savons aussi bien que nous avons raison de nous y opposer entièrement. Ils naissent plutôt de la difficulté que nous ressentons à traduire pour notre interlocuteur le cri en un concept, par la démonstration de ce qu'il y a de commun entre la résistance que nous exigeons pour aujourd'hui de nous-mêmes et celle qui, il y a soixante-dix ans, donna au mot de résistance un sens nouveau et définitif dans la langue française.
Une analyse de cette gêne et de ce silence pourrait-elle aider à comprendre ce que signifie en France, aujourd'hui, résister, et permettre ainsi de déterminer quelques-unes des conditions du troisième temps constitutif de toute résistance - la conquête ?
Il est toujours étonnant d'entendre dire : "Nous savons que nous avons raison." Ce n'est pas la vanité qui nous le fait dire, c'est simplement que le savoir en question est axiomatique. Par exemple, nous savons qu'il est inacceptable de renvoyer dans un pays en guerre trois hommes qui ont fait la moitié de la terre pour y échapper. C'est évident, c'est universel et ça n'a pas besoin d'être démontré : c'est axiomatique. Comment, alors, tous les autres de notre peuple ne crient-ils pas aussi ?
Y a-t-il un ton juste pour désigner l'inacceptable comme inacceptable ? Se pourrait-il que l'inacceptable advienne autrement que comme événement ? Se pourrait-il qu'en fait il se sédimente ? Par exemple, il y a trente ans, il y a vingt ans, il y a seulement dix ans, la proposition d'un ministère de l'immigration et de l'identité nationale aurait été retoquée par l'électorat. Que s'est-il donc passé en France ces trente, ces vingt, ces dix dernières années, pour qu'aujourd'hui une telle administration soit instituée ?
Combien de petites choses inacceptables avons-nous dû accepter pour que cela arrive ? Et à combien de ces petites choses inacceptables avons-nous dû, collectivement et individuellement, consentir pour qu'aujourd'hui il ne soit plus évident qu'on ne renvoie pas dans un pays en guerre trois hommes qui ont fait jusqu'à nous la moitié de la terre ?
Il faut faire cette hypothèse : l'inacceptable se sédimente, imperceptiblement d'abord, jusqu'à atteindre un seuil, qui n'apparaît peut-être jamais que rétrospectivement, au-delà duquel il déborde. C'est pour cela qu'il n'y a pas de contradiction entre la résistance d'hier et la résistance d'aujourd'hui.
Résister, ce ne peut pas être seulement intervenir au moment du débordement, ce ne peut être que résister continuellement à la sédimentation de l'inacceptable puis, s'il déborde, continuer encore. A ce point de vue, il est logique que, symétriquement, Denis Kessler, ex-numéro deux du Medef, par exemple, s'enthousiasmant des premiers mois de présidence de M. Sarkozy, ait pu écrire, dans une tribune (Challenges, 4 octobre 2007) ceci : "Il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance !"
Comment interrompre la sédimentation ? Il faudrait comprendre comment elle s'opère. Nous pourrions d'abord noter que, pour que ce qui ne peut pas être accepté le soit, pour qu'une telle contradiction se maintienne, il faut que le sens lui-même ait été atteint. Combien de fois, ces dernières années, ne nous sommes-nous pas retrouvés bouche bée devant un(e) sarkozyste qui nous expliquait pourquoi il était bon de revenir sur le droit de grève par un service minimum obligatoire, ou pourquoi il était bon d'instaurer la rétention de sûreté, ou pourquoi il aurait été bon de tester l'ADN des enfants des immigrés ?
Si nous nous retrouvons bouche bée dans ces situations, ce n'est pas du tout parce que nous avons tort. C'est parce que, pour répondre, il faudrait démontrer des évidences. C'est pourtant là que nous en sommes aujourd'hui, à ce point absurde - et pénultième - où résister, c'est redémontrer les évidences : pourquoi il n'est pas acceptable d'instaurer un bouclier fiscal pour les plus dotés dans une République qui a le mot égalité sur ses frontons ; pourquoi il ne serait pas acceptable de supprimer le juge d'instruction ; pourquoi il est inacceptable qu'un président de la République et un ministre de l'intérieur se croient permis de demander à tort et à travers que l'on déchoie les gens de leur nationalité.
Ces quelques exemples le montrent assez : l'opérateur de la sédimentation de l'inacceptable, c'est la bêtise. Ce sont les voeux et les entraînements de l'opinion courante qui clament avec Mme Lagarde, le 10 juillet 2007, au sein même de notre Assemblée nationale : "Assez pensé maintenant." C'est l'hypocrisie "habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu'on leur apporte" : considérer les retraites indépendamment des conditions du travail ou du rapport entre le travail et le capital, et dire "nous vivons plus longtemps, nous devons travailler plus longtemps" ; poser plus généralement la mondialisation capitaliste comme un phénomène irréversible sans tenir compte des moyens dont la France dispose pour contribuer à en orienter le cours, et dire "nous réformons" pour dire "nous abdiquons" ; généraliser un fait relevant du droit commun à toute une population, l'y réduire tout entière, et, à l'aube, évacuer un campement de Roms.
Il serait vain toutefois de lui répondre point par point : la bêtise est systématique. On n'argumente pas avec elle, on lui fait obstacle. Or cela ne peut se faire qu'en produisant du sens indépendamment d'elle, c'est-à-dire en déterminant un fondement où le sens pourra naître de nouveau et d'où il pourra se déployer de nouveau, exprimable et recevable collectivement : un principe. Il n'est pas anodin que tous les mouvements de résistance authentiques aient produit des idées nouvelles dans des textes ou des discours dont on prenait soin d'exposer les principes.
Ainsi le programme du Conseil national de la Résistance : "La Résistance n'a pas d'autre raison d'être que la lutte quotidienne sans cesse intensifiée" pour "instaurer, dès la libération du territoire, un ordre social plus juste". C'est que, résister, fondamentalement, c'est faire sens. Cela signifie par exemple que, pour les organisations de résistance existantes - partis, syndicats, associations, collectifs -, il serait absurde de croire pouvoir élaborer un programme politique selon l'ordre des thèmes retenus par les médias dans "l'actualité", ou selon l'ordre du calendrier de l'UMP, ou selon quelque ordre que ce soit qui n'ait pas d'abord été fondé en raison.
C'est ici, sans doute, que nos résistances auront le plus conscience de leur diversité. Solitaires ou collectives, anonymes ou publiques, scientifiques, artistiques ou directement militantes, à la lampe d'un bureau, dans les rues des villes, en réseaux, en collectifs, en associations, en syndicats, en partis, en livres, en articles, en discours, en grèves, en votes, silencieuses ou tapageuses, pour une cause singulière ou pour toutes les causes à la fois, de l'extrême gauche au centre et même à la droite où des citoyens encore se conçoivent comme des résistants, un refus nous unit pourtant : non pas celui de la personne de M. Sarkozy, qui a peu d'importance, mais de ce dont Sarkozy est le nom (...), cette certaine alliance du capitalisme, du nationalisme, du sécuritarisme, de l'autoritarisme et de la vulgarité. Unis par un même refus, pouvons-nous maintenant nous unir en une même affirmation ? C'est nécessaire : face à un bloc, si le harcèlement est indispensable, il n'est pas suffisant ; il y faut à la fin opposer une union et une unité d'action. La situation, qui est notre repère commun, peut être le vecteur de notre unité.
Si nous considérons que, dans la situation française d'aujourd'hui, la priorité de l'action est la substitution à ce pouvoir d'un ensemble politique qui, refusant d'acter le réel, prétendrait créer les conditions de notre émancipation ; que les élections nationales de 2012 sont le moment le plus proche pour opérer cette substitution ; que la gauche est la seule orientation possible de l'émancipation ; qu'au sein de la gauche électorale, le Parti socialiste tient une place prédominante ; alors nous devons agir, dans un premier temps, en vue de la victoire électorale de la gauche et du Parti socialiste en 2012.
Nous conviendrons que cela fait beaucoup d'hypothèses et qu'il en existe de moins pessimistes. Depuis trente ans, le Parti socialiste a souvent déçu ; nous ne lui accorderons pas notre confiance sans conditions. Nous n'attendons pas de lui qu'il soit un autre bloc, mais qu'il soit le point de rencontre de nos résistances - cela demande de penser une nouvelle forme de mobilisation.
Nous n'attendons pas seulement de lui qu'il nous débarrasse de ce pouvoir, mais qu'il rétablisse la République et qu'il transforme la France en ce qu'elle fut un jour aux yeux du monde, le pays de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. Nous attendons de lui qu'il fasse sens. Pour lui, cela signifie de répondre à cette question : Qu'est-ce que le socialisme ?
Nous sommes un peu plus de quelques-uns à penser que c'est de la réponse à cette question que dépendra sa capacité à se hisser à la hauteur de sa responsabilité historique : rendre possible un nouveau rendez-vous des résistants, le soir d'un autre mai, quand, à la Bastille, nos cris trouveront leur écho ; résister - conquérir.

vendredi 24 septembre 2010

Il faut arrêter la dégradation du discours politique


Olivier Duhamel : "Il faut arrêter la dégradation du discours politique"
LEMONDE | 24.09.10 | 14h24 •

En France aussi, cela fonctionne. Alors comment réagir ?

C'est un énorme problème pour les démocrates. Rester dans la posture intellectuelle de l'analyse et de la dénonciation ne suffit pas. Il faut essayer de contenir ce populisme xénophobe qui l'a emporté en Italie. Et surtout ne pas le confondre avec les partis fascistes d'autrefois, sinon on ne comprend rien à son efficacité.

Ce sont des mouvements protestataires identitaires qui puisent une force considérable dans la mondialisation, l'inéluctable progression de l'immigration, la réduction de la démographie en Europe, la progression de l'islamisme radical. Il faut réfléchir vraiment à la manière d'arrêter la dégradation du discours politique, qui n'est pas seulement quelque chose de gênant à l'égard d'une époque, du reste un peu idéalisée, où les débats politiques demeuraient courtois, mais une radicalisation populiste très dangereuse.

La gauche n'est-elle pas enfermée dans un pur discours de protestation ?

Supposons que Sarkozy choisisse de manière cohérente la ligne populiste et une alliance avec Marine Le Pen, si elle fait un bon score au premier tour de l'élection présidentielle. Là, si la gauche se contente d'appeler à un front antifasciste, elle peut perdre. Car qu'est-ce qui mobilise un peuple ? Se voir offrir ce qu'il croit être une solution à ses angoisses et ses souffrances.

Pendant un siècle, la religion communiste a offert une réponse magnifique, qui s'est avérée catastrophique. C'est la droite populiste xénophobe qui offre aujourd'hui cette réponse simple aux souffrances, en disant "vous souffrez à cause de tous ces gens pas comme nous". Et c'est efficace. La gauche ne peut pas offrir une réponse simple. Elle ne doit pas dénoncer, mais construire des réponses complexes, pour démontrer l'inanité du populisme xénophobe. Obama a réussi cela. D'autres aussi. Ce n'est pas impossible, à condition de ne pas se cantonner dans le discours, dans la dénonciation, si juste soit-elle. Il faut des propositions qui fassent sens pour les jeunes qui ne vont plus voter.
Josyane Savigneau (Controverse)

mercredi 1 septembre 2010

Quand le social fait défaut


Claire Lévy-Vroelant, professeure de sociologie à l'université Paris-VIII

Le Monde du 2/09/2010

La mesure "APL ou demi-part fiscale" annoncée en juillet dernier n'aura pas fait long feu. Les 650 000 familles concernées et leurs enfants étudiants peuvent donc se rassurer sur ce point. Reste le remplacement du crédit d'impôt sur les intérêts d'emprunt immobilier par un prêt à taux zéro dit universel. Du point de vue des économies budgétaires, dans un cas comme dans l'autre, le gain attendu était mince, de l'ordre de 200 millions d'euros. Pas de quoi révolutionner le budget de l'Etat ; pas de quoi non plus, ce qui est au moins aussi préoccupant, apporter des solutions au problème lancinant de l'inadéquation entre l'offre et la demande de logements – dont les étudiants et les jeunes en général sont parmi les premières victimes.

L'apparent flottement concernant la réduction des "niches fiscales" est cependant emblématique des changements de fond qui affectent non seulement les politiques du logement et la façon de les conduire, mais aussi le pacte social dans sa double dimension politique et morale. Tout se passe comme si le logement n'était plus un objet politique à part entière. Les manifestations de ce délitement sont perceptibles diversement.

Tout d'abord, un répertoire de notions superficiellement consensuelles s'est installé au détriment d'une analyse en termes de conflit et de pouvoir. Or, ce que l'on sait depuis le milieu du XIXe siècle, mais qui ne semble plus avoir cours aujourd'hui, c'est que la crise du logement est le produit de réponses politiques, elles-mêmes élaborées et travaillées par les rapports de force qui s'établissent entre les groupes de pression. Dans les années 1950 et suivantes, toute analyse des choix politiques passait par la prise en compte des acteurs en présence (locataires et candidats à un logement, propriétaires, patronat, constructeurs, financeurs), de leurs organes (confédérations, organismes de conseils, chambres syndicales, regroupements et unions, presse et radiodiffusion) et des relations qu'ils entretenaient avec le pouvoir. Leur capacité de lobbying et de mobilisation retenait à juste titre l'attention et permettait d'expliquer l'adoption d'une option ou l'abandon d'une autre. Mais faut-il aujourd'hui se réjouir du "succès" des organisations étudiantes et familiales, ou déplorer l'absence d'arbitrage au plus haut niveau ?

On peut avancer que cet effacement des acteurs n'est pas sans rapport avec la redéfinition du social : le traitement politique du logement révèle comment le social est lui-même en crise. Le passage des protections collectives à la responsabilisation individuelle exprime les choix effectués ces dernières années. En matière de logement, l'injonction propriétaire (il fallait atteindre les 70 %) a légitimé la recherche de solutions individuelles dont le caractère antisocial (dans la mesure où l'argent public finissait par servir la spéculation privée) et parfois risqué (dans la mesure où des placements se sont avérés contreproductifs ou des emprunts impossibles à honorer) n'est jamais véritablement mise en question. Pire, les politiques ont joué sur du velours, et c'est sur l'assentiment quasi général autour de la supériorité de la propriété sur la location que la marginalisation et la stigmatisation du logement social, et de la condition locataire, ont prospéré. Un des résultats du triomphe de cette option est la quasi-fermeture du système du logement.

ENTRE ÉGALITÉ ET LIBERTÉ, LE DIVORCE EST CONSOMMÉ

Aujourd'hui, ses composantes apparaissent déconnectées. Les inégalités devant le logement dessinent une morphologie sociale nette : on est propriétaire, ou locataire, ou maintenant hébergé. Les enjeux qui animent les rapports entre locataires et propriétaires, bien que réglés par des dispositifs légaux précis, sont viciés par l'ampleur du déséquilibre entre l'offre et la demande, au point que le secteur social lui-même peine à remplir une mission rendue plus ardue. La propriété d'occupation, qui concerne de moins en moins les primo-accédants, est le statut des héritiers et des titulaires d'emploi stable ; le logement social continue à s'adresser à ceux qui, bien que bénéficiant d'une position stable dans l'emploi, ont des revenus modestes et en tous cas insuffisants pour obtenir un prêt bancaire ; le locatif privé, socialement indispensable, a été si profondément remanié et renchéri par les politiques publiques et urbaines qu'il peine lui aussi à rencontrer la demande. En lieu et place d'un secteur de logements à loyers raisonnables, le "très social" enfin, secteur composite et en pleine expansion entre logement et hébergement, organisé selon des logiques privées et caritatives mais encadré par l'Etat, est destiné à ceux situés à la périphérie du travail, ou sans travail du tout.

Dans les années dites "glorieuses", le passage d'un secteur à l'autre, en des "parcours résidentiels ascendants", était le modèle dominant incarnant la mobilité sociale : "l'itinéraire type d'un ménage ordinaire" s'originait dans le logement bas de gamme vétuste et étroit, et, après un passage en HLM, on accédait à l'occupation en propriété de la résidence principale. La capacité d'intégration du marché du travail facilitait les choses. Force est de constater qu'aujourd'hui, le passage n'est plus ni linéaire, ni "garanti". Mieux, ou pire, les secteurs sont disjoints aussi dans la prise en charge politique : le soutien à la "filière logement" et à l'accession sont du ressort des finances, le logement lui-même, dont le volet assistance constitue une part importante de la mission du secrétaire d'Etat, n'a pas la même légitimité.

La fragmentation des parties qui composent le secteur du logement est en rapport étroit avec celle qui travaille la société toute entière. Si, comme ce gouvernement semble le tenir pour acquis, l'horizon ultime de tout un chacun est l'accession à la sécurité individuelle, via entre autre la propriété privée du logement, l'avenir de la sécurité collective est en danger. Entre égalité et liberté, le divorce est consommé. Cet éclairage devrait permettre de ne plus ajouter foi au pouvoir d'un appel incantatoire à une introuvable cohésion sociale, et à clarifier, sans angélisme mais avec fermeté, les conditions auxquelles l'Etat pourrait soutenir l'initiative privée. Il devrait inviter à renoncer à l'individualisation à outrance, et à attaquer de front les questions de la refondation du social et de l'intérêt commun : la liberté individuelle est certes une valeur cardinale, mais qui serait de peu de portée sans l'horizon universaliste de la réduction des inégalités et de la justice sociale. Il faut re-politiser la question du logement.


Claire Lévy-Vroelant, professeure de sociologie à l'université Paris-VIII

Phnom Penh

Guy Sorman, écrivain et essayiste

Un événement considérable s'est produit, à Phnom Penh, le 26 juillet. Un certain "Douch" a été condamné à trente-cinq ans de prison pour avoir dirigé, de 1975 à 1979, le centre de torture de la capitale : quelque 12 000 victimes. Douch fut donc l'un des rouages de la machine exterminatrice du règne dit des Khmers rouges.

Contrairement au tribunal de Nuremberg, qui, en 1945, jugea les dignitaires nazis, Tokyo, en 1946, contre les fascistes japonais, ou La Haye contre les crimes en Yougoslavie, le procès de Phnom Penh n'est pas géré par des puissances victorieuses : il opère au sein de la justice cambodgienne, certes financé par les Nations unies.

La légitimité de ce tribunal est imparfaite ? Elle reste supérieure à celle de Nuremberg. Douch aura fait valoir qu'il obéissait aux ordres de ses supérieurs : évidemment, puisque tel fut l'alibi des dirigeants nazis, à Nuremberg, et celui d'Adolf Eichmann, à Jérusalem, en 1961.

Qui juge-t-on vraiment à Phnom Penh ? Il subsiste dans les médias comme une tentation de réduire les crimes de Douch à des circonstances locales. Certes, nous ne sommes plus en 1975 quand Libération titrait "Le drapeau de la Résistance flotte sur Phnom Penh". Et Le Monde, dans un éditorial publié le jour de la condamnation de Douch, a admis que sa rédaction fit preuve, à l'époque, d'une effrayante cécité. Tout n'est pas dit pour autant.

Un lecteur peu informé pourrait croire qu'en 1975 s'est abattue sur le Cambodge une regrettable catastrophe, sous le nom de "Khmers rouges", et que cette rébellion, venue on ne sait d'où, aurait tué le quart de la population. A qui, à quoi, devrait-on imputer ce que le tribunal a qualifié de "génocide". Ne serait-ce pas la faute des Américains ? En installant au Cambodge un régime à leur solde, ceux-ci n'auraient-ils pas provoqué comme un choc en retour, une réaction nationaliste ?

Ou bien, ce génocide ne serait-il pas un héritage propre à la civilisation khmère ? Des historiens relativistes fouillent le passé du côté d'Angkor Vat (construit par des esclaves, un signe prémonitoire n'est-ce pas ?) pour excaver un précédent. Mais, l'arme du crime, on la trouvera plutôt dans ce que les Khmers rouges déclaraient : de même qu'Hitler avait décrit ses crimes par avance, Pol Pot avait expliqué qu'il détruirait son peuple pour en créer un nouveau.

Pol Pot se disait communiste ; il l'était devenu, à Paris, dans les années 1960. Puisque Pol Pot et son régime se disaient communistes - d'aucune manière les héritiers de quelque dynastie cambodgienne -, il faut admettre qu'ils l'étaient vraiment, communistes.

Ce que les Khmers rouges imposèrent, ce fut le communisme réel : il n'y eut pas, en termes conceptuels ou concrets, de distinction radicale entre leur règne et le stalinisme, le maoïsme, le castrisme ou la Corée du Nord.

Les régimes communistes suivent tous des trajectoires étrangement ressemblantes, que colorent à peine les traditions locales. Dans tous les cas, ces régimes entendent faire du passé table rase et créer un homme nouveau ; dans tous les cas, les bourgeois, les intellectuels et les sceptiques sont exterminés.

Les Khmers rouges regroupèrent la population urbaine et rurale dans des communautés agricoles calquées sur les précédents russe et chinois, les kolkhozes et les communes populaires, pour les mêmes raisons idéologiques et avec le même résultat : la famine. Sous toutes les latitudes, le communisme réel patauge dans le sang : extermination des koulaks en Russie, Révolution culturelle en Chine, extermination des intellectuels à Cuba. Le communisme réel sans massacre, sans camps de concentration, goulag ou laogaï, cela n'existe pas. Et si cela n'a pas existé, il faut en conclure qu'il ne pouvait en être autrement : l'idéologie communiste conduit à la violence de masse parce que la masse ne veut pas du communisme réel.

Le procès de Douch est donc le premier procès d'un apparatchik communiste responsable dans un régime officiellement et réellement communiste (une thèse que je partage avec Francis Deron, auteur du remarquable Procès des Khmers rouges, Gallimard, 2009). Le procès du nazisme fut instruit à Nuremberg, en 1945, celui du fascisme japonais, à Tokyo, en 1946, mais celui du communisme ?

Les quelques condamnations de dirigeants communistes en Europe de l'Est furent prononcées à titre individuel plus que systémique. Bien que le communisme réel ait tué ou dégradé plus de victimes que le nazisme et le fascisme réunis, le procès concret du communisme réel ne s'était, jusqu'à Phnom Penh, jamais tenu sur les lieux du crime.

Là où les communistes conservent le pouvoir - La Havane, Pékin, Hanoï -, ils bénéficient encore d'une vague immunité progressiste. Là où ils ont perdu le pouvoir, les communistes ont organisé leur propre immunité en se reconvertissant en sociaux-démocrates, en hommes d'affaires, en leaders nationalistes : cas général dans l'ex-Union soviétique.

Le seul procès possible et concret, celui du communisme réel par ses victimes, n'a donc sa place qu'au Cambodge. Pour l'avenir, il faut imaginer, c'est incertain, un procès du communisme à Pyongyang, intenté par les victimes coréennes, ou un procès de Pékin. Si ces procès devaient un jour se tenir, on serait étonné par la similarité des crimes et par celle des alibis : partout des accusés sans courage se décriraient en marionnettes passives, aux ordres d'un supérieur introuvable.

Une caractéristique étrange du communisme réel, révélée à Phnom Penh, est qu'après sa chute, aucun apparatchik communiste ne se réclame plus du communisme. Le procès de Phnom Penh montre combien le marxisme est utile pour revendiquer le pouvoir, prendre le pouvoir et l'exercer de manière absolue, mais le marxisme comme idéal n'est revendiqué par personne, pas même par ses anciens dirigeants.

Les Khmers rouges ont tué au nom de Marx, Lénine et Mao, mais ils préfèrent finir comme des renégats plutôt que marxistes. Cette lâcheté des Khmers rouges devant leurs juges révèle le communisme sous un jour nouveau : le communisme est réel, mais il n'est pas vrai, puisque nul n'y croit.

Guy Sorman, écrivain et essayiste

Phnom Penh

Guy Sorman, écrivain et essayiste

Un événement considérable s'est produit, à Phnom Penh, le 26 juillet. Un certain "Douch" a été condamné à trente-cinq ans de prison pour avoir dirigé, de 1975 à 1979, le centre de torture de la capitale : quelque 12 000 victimes. Douch fut donc l'un des rouages de la machine exterminatrice du règne dit des Khmers rouges.

Contrairement au tribunal de Nuremberg, qui, en 1945, jugea les dignitaires nazis, Tokyo, en 1946, contre les fascistes japonais, ou La Haye contre les crimes en Yougoslavie, le procès de Phnom Penh n'est pas géré par des puissances victorieuses : il opère au sein de la justice cambodgienne, certes financé par les Nations unies.

La légitimité de ce tribunal est imparfaite ? Elle reste supérieure à celle de Nuremberg. Douch aura fait valoir qu'il obéissait aux ordres de ses supérieurs : évidemment, puisque tel fut l'alibi des dirigeants nazis, à Nuremberg, et celui d'Adolf Eichmann, à Jérusalem, en 1961.

Qui juge-t-on vraiment à Phnom Penh ? Il subsiste dans les médias comme une tentation de réduire les crimes de Douch à des circonstances locales. Certes, nous ne sommes plus en 1975 quand Libération titrait "Le drapeau de la Résistance flotte sur Phnom Penh". Et Le Monde, dans un éditorial publié le jour de la condamnation de Douch, a admis que sa rédaction fit preuve, à l'époque, d'une effrayante cécité. Tout n'est pas dit pour autant.

Un lecteur peu informé pourrait croire qu'en 1975 s'est abattue sur le Cambodge une regrettable catastrophe, sous le nom de "Khmers rouges", et que cette rébellion, venue on ne sait d'où, aurait tué le quart de la population. A qui, à quoi, devrait-on imputer ce que le tribunal a qualifié de "génocide". Ne serait-ce pas la faute des Américains ? En installant au Cambodge un régime à leur solde, ceux-ci n'auraient-ils pas provoqué comme un choc en retour, une réaction nationaliste ?

Ou bien, ce génocide ne serait-il pas un héritage propre à la civilisation khmère ? Des historiens relativistes fouillent le passé du côté d'Angkor Vat (construit par des esclaves, un signe prémonitoire n'est-ce pas ?) pour excaver un précédent. Mais, l'arme du crime, on la trouvera plutôt dans ce que les Khmers rouges déclaraient : de même qu'Hitler avait décrit ses crimes par avance, Pol Pot avait expliqué qu'il détruirait son peuple pour en créer un nouveau.

Pol Pot se disait communiste ; il l'était devenu, à Paris, dans les années 1960. Puisque Pol Pot et son régime se disaient communistes - d'aucune manière les héritiers de quelque dynastie cambodgienne -, il faut admettre qu'ils l'étaient vraiment, communistes.

Ce que les Khmers rouges imposèrent, ce fut le communisme réel : il n'y eut pas, en termes conceptuels ou concrets, de distinction radicale entre leur règne et le stalinisme, le maoïsme, le castrisme ou la Corée du Nord.

Les régimes communistes suivent tous des trajectoires étrangement ressemblantes, que colorent à peine les traditions locales. Dans tous les cas, ces régimes entendent faire du passé table rase et créer un homme nouveau ; dans tous les cas, les bourgeois, les intellectuels et les sceptiques sont exterminés.

Les Khmers rouges regroupèrent la population urbaine et rurale dans des communautés agricoles calquées sur les précédents russe et chinois, les kolkhozes et les communes populaires, pour les mêmes raisons idéologiques et avec le même résultat : la famine. Sous toutes les latitudes, le communisme réel patauge dans le sang : extermination des koulaks en Russie, Révolution culturelle en Chine, extermination des intellectuels à Cuba. Le communisme réel sans massacre, sans camps de concentration, goulag ou laogaï, cela n'existe pas. Et si cela n'a pas existé, il faut en conclure qu'il ne pouvait en être autrement : l'idéologie communiste conduit à la violence de masse parce que la masse ne veut pas du communisme réel.

Le procès de Douch est donc le premier procès d'un apparatchik communiste responsable dans un régime officiellement et réellement communiste (une thèse que je partage avec Francis Deron, auteur du remarquable Procès des Khmers rouges, Gallimard, 2009). Le procès du nazisme fut instruit à Nuremberg, en 1945, celui du fascisme japonais, à Tokyo, en 1946, mais celui du communisme ?

Les quelques condamnations de dirigeants communistes en Europe de l'Est furent prononcées à titre individuel plus que systémique. Bien que le communisme réel ait tué ou dégradé plus de victimes que le nazisme et le fascisme réunis, le procès concret du communisme réel ne s'était, jusqu'à Phnom Penh, jamais tenu sur les lieux du crime.

Là où les communistes conservent le pouvoir - La Havane, Pékin, Hanoï -, ils bénéficient encore d'une vague immunité progressiste. Là où ils ont perdu le pouvoir, les communistes ont organisé leur propre immunité en se reconvertissant en sociaux-démocrates, en hommes d'affaires, en leaders nationalistes : cas général dans l'ex-Union soviétique.

Le seul procès possible et concret, celui du communisme réel par ses victimes, n'a donc sa place qu'au Cambodge. Pour l'avenir, il faut imaginer, c'est incertain, un procès du communisme à Pyongyang, intenté par les victimes coréennes, ou un procès de Pékin. Si ces procès devaient un jour se tenir, on serait étonné par la similarité des crimes et par celle des alibis : partout des accusés sans courage se décriraient en marionnettes passives, aux ordres d'un supérieur introuvable.

Une caractéristique étrange du communisme réel, révélée à Phnom Penh, est qu'après sa chute, aucun apparatchik communiste ne se réclame plus du communisme. Le procès de Phnom Penh montre combien le marxisme est utile pour revendiquer le pouvoir, prendre le pouvoir et l'exercer de manière absolue, mais le marxisme comme idéal n'est revendiqué par personne, pas même par ses anciens dirigeants.

Les Khmers rouges ont tué au nom de Marx, Lénine et Mao, mais ils préfèrent finir comme des renégats plutôt que marxistes. Cette lâcheté des Khmers rouges devant leurs juges révèle le communisme sous un jour nouveau : le communisme est réel, mais il n'est pas vrai, puisque nul n'y croit.

Guy Sorman, écrivain et essayiste