vendredi 20 août 2010

L'amour de soi et la haine des autres


Une voie forte pour montrer la voie à suivre

Le Monde du 18/08/2010
Eric Fottorino
La délinquance urbaine est depuis trop longtemps un fléau que ni la droite ni la gauche n'ont su combattre. Cette violence sur les personnes frappe d'abord les plus modestes, nourrissant chez eux un sentiment légitime d'injustice et de frustration, de colère aussi, à la mesure de l'impuissance publique.Par son discours de Grenoble du 30 juillet, le président Sarkozy a voulu conjurer la faillite de sa politique en déclenchant une offensive sécuritaire choquante.

"Guerre" à la délinquance, "déchéance de nationalité pour les Français d'origine étrangère". Lien établi entre immigration et criminalité. Stigmatisation des gens du voyage aux "grosses cylindrées", dixit Brice Hortefeux. Notion, contraire au droit, de "présumé coupable" proférée par le même ministre de l'intérieur, condamné en première instance pour injure raciale, et qui a trouvé à Nantes une cible sur mesure de voleur-violeur-exciseur-polygame.
De quoi jeter l'opprobre sur tous les musulmans, comme lorsque, en 2007, le candidat Sarkozy évoquait "les moutons tués dans les appartements". Sous couvert d'assistance à populations en danger perce l'électoralisme cynique d'un chef de l'Etat qui semble chercher d'abord à sécuriser une victoire en 2012. Aucune fin ne saurait justifier de tels moyens, alors que l'ONU dénonce une montée de la xénophobie en France.
Depuis la "racaille" et le "Kärcher", ces marques de fabrique du sarkozysme, depuis la création du ministère de l'identité nationale et de l'immigration, rapprochement douteux suggérant que la seconde menace la première, le président construit le même mur. Celui des préjugés, des stéréotypes, des ennemis de l'intérieur. Celui de la défiance entre un Eux et un Nous, entre la France des "vrais" Français et la souffrance de tous ceux qui ne volent ni ne tuent, mais portent les stigmates de l'étranger. Le chemin a rarement été aussi court entre l'amour de soi et la haine des autres. La désignation de boucs émissaires n'effacera pourtant jamais la délinquance ni l'affaire Woerth-Bettencourt.
Le résultat est là : les mots ont été choisis comme autant d'armes qui créent la polémique et anesthésient la pensée. Par sa brutalité verbale et physique - on ne parle plus que de démantèlements de camps roms illégaux -, le pouvoir ferme la porte à toute réflexion intelligente. Là où il faudrait proposer, on ne peut que protester. Langage d'exclusion, d'élimination. Refus de remonter à la source des maux. Jeter les gens à la rue, miser sur la répression et réduire les moyens éducatifs : n'est-ce pas la pire manière de combattre la délinquance ?
Cette politique de l'humiliation donne une vision dégradante de l'action publique. La France n'est pas un pays raciste. Mais en activant les pulsions du racisme, l'exécutif bafoue nos principes et nos valeurs. L'article premier de la Constitution, faut-il le rappeler, affirme que la République "assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d'origine, de race ou de religion".
Eric Fottorino

mardi 10 août 2010

De la dignité


Eric Fiat, philosophe, maître de conférences à l'Université Paris-est Marne-la-Vallée

Il fut, ces derniers temps, souvent question de dignité. L'article du Monde co-signé par M. Rocard et S. Veil posait que "porter atteinte à la dignité de la personne, c'est porter atteinte à la République". Les défenseurs des ministres en ont appelé au respect de leur dignité d'hommes. Tandis que leurs accusateurs ont fait de leur démission la conséquence logique de leurs indignes conduites. Tout récemment encore, le président de la République louait que M. Woerth fût demeuré d'une exemplaire dignité malgré les "calomnies". Oui, dans l'actualité récente il fut souvent question de dignité. N'y a-t-il pas alors quelque urgence à réfléchir à nouveau à cette belle valeur, qui sature de sa présence à la fois solennelle et creuse tant de discours inspirés ? C'est bien ce que nous croyons. Revenons alors vite à ce qu'un Kant en disait, dont le rappel nous paraît aujourd'hui fort urgent. A savoir que si tous les hommes sont dignes, leurs conduites en revanche ne le sont pas toutes également. Il faut donc distinguer entre l'homme et sa conduite, et ce distinguo n'a rien d'un marchandage. Ce qui revient à dire que si "les hommes [politiques] ne sont certes pas de saints, l'humanité en revanche est sainte en eux."

CF Le Monde du 09/08/2010

mardi 3 août 2010

Roms et "gens du voyage"

Roms et "gens du voyage" : briser l'engrenage de la violence
LEMONDE.FR | 27.07.10 | 09h57 • Mis à jour le 30.07.10 | 15h23

Urba-Rom, regroupement de chercheurs européens

Ces derniers mois, les Roms roumains et bulgares qui vivent en situation précaire dans les grandes villes françaises sont régulièrement pris pour cible dans les discours officiels. Après les déclarations du secrétaire d'Etat aux affaires européennes, Pierre Lellouche, il y a cinq mois, c'est au tour du chef de l'Etat de mentionner, le 11 juin, l'"épineuse question des délinquants itinérants originaires de l'Est, notamment de Roumanie". Le 22 juillet, Nicolas Sarkozy dénonçait à nouveau les "problèmes que posent les comportements de certains parmi les gens du voyage et les Roms".

A tort, et comme cela a déjà été souligné dans de nombreux articles et interventions, les plus hautes sphères de l'Etat font l'amalgame entre les migrants roms originaires d'Europe centrale et des Balkans et les "gens du voyage", citoyens français. Il faut manifestement le rappeler, le terme "gens du voyage" est une catégorie inventée par l'administration française au cours du XXe siècle pour désigner des populations françaises mal identifiées du fait de leur mode de vie itinérant (les Manouches, les Gitans, les forains, les Yéniches, etc.). De plus, il n'existe pas de recensement "ethnique" des populations en France, ce qui invalide de fait toute approche "ethnicisée" des faits de soi-disant délinquance et/ou de criminalité rapportés.

En définitive, les politiques répressives – car c'est bien de cela qu'il s'agit – actuellement en cours de construction et justifiées par les déclarations officielles, sont donc construites sur la base de faits divers comme les événements survenus ces derniers jours à Saint-Aignan, dans le Loir-et-Cher. Ainsi, on part de faits isolés concernant quelques individus pour décider une politique générale qui devrait s'appliquer à l'ensemble d'une communauté largement fantasmée. Ce qui est marquant dans ce dispositif, c'est que les déclarations tenues sur ces familles et ces groupes ont permis de réalimenter des pensées archaïques et racistes toujours prégnantes, à un point tel que plusieurs sites d'information ont dû fermer leurs forums.

L'Histoire montre que le déchaînement de la violence symbolique s'accompagne généralement de violences physiques à l'endroit des groupes désignés, et parfois au-delà. Dans un contexte de crise économique, sociale et politique, les Roms ont, à plusieurs reprises, servi d'exutoire au mécontentement populaire en Europe au cours des dernières années. A la suite de faits divers largement relayés par les pouvoirs publics et les médias italiens, des expéditions punitives ont été organisées dans les bidonvilles sommairement installés dans les périphéries de Naples et de Rome, tandis que des personnes étaient agressées ici et là. Un scénario similaire a pu être observé en Hongrie où la montée de l'anti-tsiganisme est un fait avéré. Il en va de même pour d'autres pays d'Europe centrale.

UNE AUGMENTATION SUBITE DES RÉACTIONS D'HOSTILITÉ

Aujourd'hui, la situation est-elle si différente en France ? Ces derniers temps, l'administration multiplie les actions à l'encontre de Roms et de "gens du voyage" : les préfets, manifestement sous pression, se sont lancés dans la course aux expulsions. D'une part, on assiste depuis deux mois à l'évacuation systématique des bidonvilles des immigrants roumains en région parisienne, en particulier en Seine-Saint-Denis. D'autre part, on s'attèle désormais à l'expulsion de "gens du voyage", une cible aisée en cette période estivale de rassemblements religieux tsiganes, par exemple à Mably. Enfin, on note ces derniers jours, au niveau local, une augmentation subite des réactions d'hostilité à l'égard de ces personnes dites "gens du voyage", et, cela va sans dire, une progression des sentiments de peur parmi ces derniers.

Sans doute, les pouvoirs en place sont-ils en partie responsables de cette situation ô combien dangereuse. Cependant, en commentant les propos tenus par le chef de l'Etat, les médias, les acteurs associatifs, les universitaires, etc., participent à la transformation d'un fait divers en problème public, en même temps qu'ils contribuent à l'ethnicisation du débat sécuritaire. Aussi peut-on penser qu'il est de notre responsabilité à tous – responsables politiques, journalistes, société civile, intellectuels et, plus largement citoyens – de briser, ou de tenter de briser, l'engrenage de la violence.



Céline Bergeon, Marie Bidet, Grégoire Cousin, Samuel Delépine, Régis Guyon, Olivier Legros, Martin Olivera, Vincent Ritz et Xavier Rothéa ; membres du réseau Urba-Rom.

Urba-Rom regroupe une centaine de chercheurs européens et vise en particulier à assurer une veille scientifique sur les questions liées aux politiques en direction des groupes dits "Roms-Tsiganes".
Urba-Rom, regroupement de chercheurs européens

Roms et "gens du voyage"

Roms et "gens du voyage" : briser l'engrenage de la violence
LEMONDE.FR | 27.07.10 | 09h57 • Mis à jour le 30.07.10 | 15h23

Urba-Rom, regroupement de chercheurs européens

Ces derniers mois, les Roms roumains et bulgares qui vivent en situation précaire dans les grandes villes françaises sont régulièrement pris pour cible dans les discours officiels. Après les déclarations du secrétaire d'Etat aux affaires européennes, Pierre Lellouche, il y a cinq mois, c'est au tour du chef de l'Etat de mentionner, le 11 juin, l'"épineuse question des délinquants itinérants originaires de l'Est, notamment de Roumanie". Le 22 juillet, Nicolas Sarkozy dénonçait à nouveau les "problèmes que posent les comportements de certains parmi les gens du voyage et les Roms".

A tort, et comme cela a déjà été souligné dans de nombreux articles et interventions, les plus hautes sphères de l'Etat font l'amalgame entre les migrants roms originaires d'Europe centrale et des Balkans et les "gens du voyage", citoyens français. Il faut manifestement le rappeler, le terme "gens du voyage" est une catégorie inventée par l'administration française au cours du XXe siècle pour désigner des populations françaises mal identifiées du fait de leur mode de vie itinérant (les Manouches, les Gitans, les forains, les Yéniches, etc.). De plus, il n'existe pas de recensement "ethnique" des populations en France, ce qui invalide de fait toute approche "ethnicisée" des faits de soi-disant délinquance et/ou de criminalité rapportés.

En définitive, les politiques répressives – car c'est bien de cela qu'il s'agit – actuellement en cours de construction et justifiées par les déclarations officielles, sont donc construites sur la base de faits divers comme les événements survenus ces derniers jours à Saint-Aignan, dans le Loir-et-Cher. Ainsi, on part de faits isolés concernant quelques individus pour décider une politique générale qui devrait s'appliquer à l'ensemble d'une communauté largement fantasmée. Ce qui est marquant dans ce dispositif, c'est que les déclarations tenues sur ces familles et ces groupes ont permis de réalimenter des pensées archaïques et racistes toujours prégnantes, à un point tel que plusieurs sites d'information ont dû fermer leurs forums.

L'Histoire montre que le déchaînement de la violence symbolique s'accompagne généralement de violences physiques à l'endroit des groupes désignés, et parfois au-delà. Dans un contexte de crise économique, sociale et politique, les Roms ont, à plusieurs reprises, servi d'exutoire au mécontentement populaire en Europe au cours des dernières années. A la suite de faits divers largement relayés par les pouvoirs publics et les médias italiens, des expéditions punitives ont été organisées dans les bidonvilles sommairement installés dans les périphéries de Naples et de Rome, tandis que des personnes étaient agressées ici et là. Un scénario similaire a pu être observé en Hongrie où la montée de l'anti-tsiganisme est un fait avéré. Il en va de même pour d'autres pays d'Europe centrale.

UNE AUGMENTATION SUBITE DES RÉACTIONS D'HOSTILITÉ

Aujourd'hui, la situation est-elle si différente en France ? Ces derniers temps, l'administration multiplie les actions à l'encontre de Roms et de "gens du voyage" : les préfets, manifestement sous pression, se sont lancés dans la course aux expulsions. D'une part, on assiste depuis deux mois à l'évacuation systématique des bidonvilles des immigrants roumains en région parisienne, en particulier en Seine-Saint-Denis. D'autre part, on s'attèle désormais à l'expulsion de "gens du voyage", une cible aisée en cette période estivale de rassemblements religieux tsiganes, par exemple à Mably. Enfin, on note ces derniers jours, au niveau local, une augmentation subite des réactions d'hostilité à l'égard de ces personnes dites "gens du voyage", et, cela va sans dire, une progression des sentiments de peur parmi ces derniers.

Sans doute, les pouvoirs en place sont-ils en partie responsables de cette situation ô combien dangereuse. Cependant, en commentant les propos tenus par le chef de l'Etat, les médias, les acteurs associatifs, les universitaires, etc., participent à la transformation d'un fait divers en problème public, en même temps qu'ils contribuent à l'ethnicisation du débat sécuritaire. Aussi peut-on penser qu'il est de notre responsabilité à tous – responsables politiques, journalistes, société civile, intellectuels et, plus largement citoyens – de briser, ou de tenter de briser, l'engrenage de la violence.



Céline Bergeon, Marie Bidet, Grégoire Cousin, Samuel Delépine, Régis Guyon, Olivier Legros, Martin Olivera, Vincent Ritz et Xavier Rothéa ; membres du réseau Urba-Rom.

Urba-Rom regroupe une centaine de chercheurs européens et vise en particulier à assurer une veille scientifique sur les questions liées aux politiques en direction des groupes dits "Roms-Tsiganes".
Urba-Rom, regroupement de chercheurs européens

jeudi 29 juillet 2010

Nous sommes en colère ;Les témoins

Témoignage Grenoble: un habitant de la Villeneuve en colère par Jo Briant
Professeur de philosophie à la retraite et militant associatif, Joseph Briant (1) habite dans le quartier de la Villeneuve, à Grenoble, depuis 1972. Il revient sur les événements dramatiques qui s'y sont déroulés ces derniers jours. Il raconte aussi la ghettoïsation progressive, depuis 15 ans, de ce coin de bitume pourtant conçu pour être un lieu de mixité sociale et culturelle.

Dimanche 18 juillet, 23h15, à la Villeneuve : troisième nuit d’état de siège après la mort de Karim, jeune du quartier de l’Arlequin de la Villeneuve, tué par balle suite à un tir en pleine tête d’un policier, alors qu’il revenait d’une opération de braquage au Casino d’Uriage.

Bruit assourdissant d’hélicoptères qui survolent et illuminent le quartier, omniprésence policière avec plusieurs unités de forces mobiles du Raid et du GIPN (ils seraient au moins 300 !). Venant du centre-ville, j’ai eu droit, comme tous les habitants rentrant chez eux en voiture, à un barrage et à une fouille systématique de mon véhicule. Place du marché, je croise une famille dont les enfants crient apeurés...

Deux jours durant j’ai sillonné le quartier pour constater les dégâts (voitures calcinées, abris bus caillassés...), mais surtout pour rencontrer et écouter les habitants.

Réactions certes contrastées qui vont d’une condamnation sans nuances d’une « minorité de jeunes » qui « foutent la merde » et « empoisonnent la vie » du quartier, en brûlant notamment les voitures de leurs voisins de coursive qui en ont tant besoin, à une condamnation tout aussi catégorique de la police qui « a tué sciemment, par racisme, le jeune Karim », en passant par ceux/celles qui mettent tout sur le dos d’une éducation parentale défaillante…

Mais tous sont envahis par un sentiment d’écrasement, d’impuissance et de désespoir face à des événements qui vont enfoncer encore davantage le quartier dans la stigmatisation et la souffrance sociale…

Au-delà des faits, ce que je veux dire, ce que je veux crier, avec d’autres habitants, au-delà de ma colère :

1-L’approche et le traitement exclusivement sécuritaires de ce type de « fait divers » sont aberrants, surtout avec tout ce déploiement et cet arsenal « anti-terroriste » et guerrier.

Depuis plus dix ans la police dite de proximité n’existe plus à la Villeneuve. Les policiers n’ont plus aucun contact avec la population. Leur seule apparition, leur seule visibilité étant réduite à ces irruptions aussi brutales, massives, spectaculaires qu’aberrantes qui ne peuvent provoquer que haine et volonté d’en découdre. Un type d’approche et de « traitement anti-criminalité » qui ne peuvent que dégrader toujours plus l’image et la perception de ce quartier.

2-Les causes ? Il est tentant, et si facile, de désigner une « minorité de jeunes » qui seraient à la base de l’économie parallèle, du trafic de drogue et des incendies réguliers de voiture.

Explication réductrice et paresseuse qui évite de se poser les vraies questions : comment expliquer que le quartier de la Villeneuve, dont la création remonte à 1972 sur la base d’une utopie collective qui a effectivement été essayée et réalisée partiellement jusqu’aux années 90, se soit à ce point« ghettoïsé », appauvri, dégradé à ce point ?

Pourquoi cette concentration progressive d’une population de plus en plus précarisée, en grande majorité d’origine immigrée, en état de grande souffrance économique et sociale, notamment les jeunes dont au moins 50% sont sans emploi et sans aucune perspective ? Avec la fuite parallèle d’une proportion significative de la classe moyenne intellectuelle, dont je fais partie, dont beaucoup d’éléments n’ont pu supporter cette dégradation ?

Les causes sont certes nombreuses, mais pour l’essentiel il faut citer le projet architectural de départ (un ensemble fermé sur lui-même situé à 2 km du centre-ville) qui, malgré nombre d’équipements socio-culturels d’accompagnement, créait bel et bien les conditions d’un ghetto.

Il faut aussi évoquer la politique urbaine de la Ville de Grenoble qui a privilégié la création en région grenobloise de secteurs d’emploi à « valeur fortement ajoutée » faisant appel à des ingénieurs, cadres supérieurs… Ce qui a eu pour conséquence une augmentation notable du prix du m2 et des loyers en centre-ville et de raréfier les logements sociaux accessibles aux classes populaires. Avec l’absence d’une politique volontariste de maîtrise du montant des loyers.

Il faut enfin ajouter une cause structurelle plus déterminante : la panne de l’ascenseur social, la montée massive du chômage, la précarisation croissante des jeunes, l’accentuation de la ségrégation urbaine, autant d’effets directs du capitalisme néo-libéral, avec des effets particulièrement dévastateurs dans des quartiers populaires comme celui de la Villeneuve.

Discrimination

3-La solution, même si elle peut être intéressante, ne saurait se réduire, comme le réclame Michel Destot, maire de Grenoble, à un « Grenelle de la Sécurité ». Oui, certes, à un rétablissement de la police de proximité, oui à une rupture avec ces opérations spectaculaires et terrorisantes qui ne font qu’aggraver le mal… Mais l’essentiel n’est pas là.

C’est bien à toute une politique économique, sociale, urbaine secrétée par un système capitaliste et un libéralisme destructeurs et profondément inégalitaires, qu’il faut s’attaquer. Ainsi qu’à des logiques sociales et urbaines discriminatoires et, disons-le, racistes.

Si un tel fait divers, aussi tragique soit-il, s’était produit dans un quartier du centre ville, ou à Meylan, ou encore à Seyssinet (quartiers résidentiels), aurait-on envoyé tous ces « Robocop », ces centaines de policiers sur-armés, avec hélicoptères? Aurait-on procédé à un encerclement systématique de ces quartiers, à des barrages, à des fouilles systématiques des véhicules et des personnes ?

On ne pourra pas empêcher les habitants de la Villeneuve de penser que des dispositifs aussi guerriers et terriblement traumatisants, humiliants sont précisément décidés pace qu’il s’agit d’un quartier à forte composition immigrée. Je le dis avec colère et conviction : ce type de « traitement » est l’illustration bien réelle d’un rejet, d’une stigmatisation, d’une discrimination qui ne disent pas leur nom.

La population de la Villeneuve, notamment les jeunes, comme celle des quartiers populaires, comme celle de Villiers-le-Bel ou de Saint-Denis en région parisienne, sont bel et bien victimes d’une triple discrimination, sociale, économique et raciste. Tant qu’on ne s’attaquera pas à ces racines d’une exclusion terrifiante et dévastatrice, on ne fera au mieux que différer des explosions de plus en plus inévitables.

4-J’ajoute, pour ne pas terminer sur une note exclusivement négative, que nous sommes un certain nombre de militants qui vivons dans ce quartier, qui apprécions fortement cette richesse sociale et multiculturelle, même si elle est nettement moindre qu’il y a vingt ans, et qui sommes déterminés à y rester, à maintenir à tout prix le contact avec une population en état de grande souffrance psychologique et sociale et à créer les conditions d’un mieux vivre ensemble. Un défi qui peut paraître insensé voire suicidaire mais auquel il est hors de question de renoncer.

(1) Professeur de philosophie, Joseph Briant avait 36 ans quand il s'est installé, avec sa famille, dans le quartier de la Villeneuve à sa création en 1972. Aujourd'hui à la retraite, il milite dans des associations de quartier et est animateur au Centre d'information inter-peuples (CIIP).

Société Pourquoi nous reposons-nous ? par Pascal Ughetto

Société Pourquoi nous reposons-nous ? par Pascal Ughetto
Nicolas Sarkozy a fait du travail l'un de ses thèmes phares dans la campagne présidentielle de 2007. Si des mutations ont eu lieu ces dernières décennies dans l'organisation du travail, certains constats demeurent inchangés (inégalité, précarité). Suite de notre débat sur le travail avec le sociologue Pascal Ughetto.
Nos concitoyens semblent aujourd’hui prendre plaisir à la contradiction : ils tiennent à leurs loisirs, et même (cadres compris) se réjouissent de leur expansion au détriment du travail ; mais ils ne désinvestissent pas le travail pour autant, ils ne demandent pas une vie sans travail.

Il faut bien du dogmatisme pour ne pas voir cette double face. Et cependant, nos théories et nos morales, dans tous les camps, demeurent à principe unique et incapables d’enregistrer et d’interpréter cet état de fait.

Prenons le désormais célèbre « travailler plus pour gagner plus ». Il propose une représentation du « pourquoi nous travaillons », et même plusieurs, pas forcément compatibles. On peut lire cette formule comme stipulant que l’attachement au travail est créé et stimulé par le gain monétaire, en supposant donc un individu au comportement utilitariste et pour lequel le travail est affectivement neutre (ce n’est qu’un support de gains).

On peut aussi s’y rallier parce qu’on assimile le travail à l’effort sain : le travail est ce qui préserve du désœuvrement ou d’un penchant à l’assistance. Enfin, plus indirectement, « travailler plus pour gagner plus » fait écho aux représentations valorisant l’esprit d’entreprise : si les salariés ont manifesté, en choisissant ce statut de préférence à celui d’entrepreneur, une aversion pour le risque, d’une certaine façon, ils se rachètent s’ils vivent le travail salarié avec entrain, esprit « proactif ».

Le slogan « travailler plus pour gagner plus » suscite la répulsion du côté de ceux qui n’adhèrent pas à ces impératifs de conduite, trop moralisateurs. En creux, ceux-là suggèrent une morale inverse du non-travail : le mouvement séculaire de réduction du temps de travail n’a pas ôté leur colonne vertébrale aux individus et à nos sociétés ; les ouvriers se tiennent, ont une dignité, même avec plus de loisirs ; la société ne part pas à vau-l’eau.

Pour autant ils ne nous disent rien sur le travail lui-même : pourquoi, le travail reste-t-il valorisé ; pourquoi les salariés lui gardent-ils de l’attachement ? Autrefois, les penseurs socialistes avaient leurs théories du travail comme valeur positive (chez Marx : s’il n’est pas aliéné dans les rapports capitalistes, il est le support par lequel l’homme se transforme).

Vertu d’une société où les gens se soumettent au travail, d’un côté ; vertu d’une société où on les libère du travail, de l’autre. Mais on occulte l’ambivalence du rapport au travail. Ce que nos concitoyens nous font voir tous les jours, c’est qu’ils apprécient l’activité de travail mais aussi d’en être libérés (en fin de journée, le week-end, du­rant des vacances).

Activité s’exerçant dans un cadre salarié, libéral, bénévole, peu importe. L’essentiel est qu’il y ait activité de travail. Celle-ci occupe (l’esprit, les mains), met les personnes face à des complications qui leur résistent et qui, quand elles sont parvenues à les vaincre, les grandissent, à leurs yeux et à ceux des autres. Ne pas travailler, c’est se retrouver face à soi dans le plus grand dénuement, dans un espace vide, pour éprouver son identité.

S’occuper dans une activité de travail, ce n’est ni se fuir, ni, à l’inverse, se rencontrer directement ; c’est, entrant en interaction avec des entités, découvrir ce que l’on est susceptible d’être, s’en instruire soi-même (identité pour soi) et aux yeux d’autrui (identité pour autrui). C’est pour cela que, quand on en finit avec le travail salarié au moment de la retraite, on peut chercher à « continuer de travailler » comme bénévole.

Des épreuves, il en faut. Mais, sans contradiction, on désire simultanément pouvoir se soustraire à ces épreuves : parce qu’elles usent, parce qu’elles n’apportent pas tout, etc. C’est pourquoi nous voulons travailler et ne pas travailler tout le temps.

Le rapport des salariés au travail est aujourd’hui tissé de ces nuances. Il devient urgent de rompre avec les théories univoques si nos dirigeants politiques et d’entreprises ne veulent pas s’éloigner d’une compréhension de leurs concitoyens.
Pascal Ughetto est maître de conférences en sociologie à l'Université Paris-Est.In Témoignage Chretien

jeudi 15 juillet 2010

La France Morcelée


JP LeGoff :
La parole du nouveau président se veut proche de la réalité de la « vie des gens », de leurs souffrances et de leurs sentiments. En dehors des textes lus et écrits par d’autres, le discours tend à s’aligner sur celui des grands médias audio-visuels en jouant sur le registre de l’authenticité, de l’émotion et de la dénonciation de tous les maux du pays. Il ne s’embarrasse guère de nuances dans l’appréciation de la réalité, l’important en l’affaire étant d’apparaître au plus près du peuple souffrant et d’afficher une volonté qui fait fi des nuances du langage et de la « lourdeur » des institutions. Peu soucieux du respect de la langue, les propos de certains responsables politiques sont hachés, à la limite du tutoiement, de l’argot ou du « parler banlieue ».
À l’ancien pouvoir informe succède une unité centrée autour de la personnalité du nouveau chef de l’État dans son volontarisme affiché de faire justice et de résoudre pratiquement les multiples problèmes de la société française. Ces derniers sont conçus comme autant de dossiers à traiter et d’objectifs à atteindre avec une « obligation de résultats ». Voilà qui intègre d’emblée l’effet médiatique comme dimension essentielle de la réalité. Dans le même temps, le nouveau style présidentiel bouscule les protocoles et les marques institutionnelles les plus voyantes qui distinguent l’État de la société [1]. La personnalisation du pouvoir passe par une implication plus étroite des goûts personnels et de la vie privée dans l’univers politique. Le pouvoir prend ainsi des allures de saga médiatique et mondaine qui fait le bonheur des journalistes et des maisons d’édition spécialisées dans ce type de publications [2].
Enfin, l’hyperactivité du président qui se porte sur tous les fronts donne l’image d’une course folle pour tenter de recoller une société morcelée et de rattraper le retard des réformes. L’activisme managérial et communicationnel participe d’une fuite en avant qui se présente désormais sur le thème de la rupture dont l’avenir du pays qu’elle dessine demeure toujours autant aussi énigmatique. Reprenant une formule employée dans d’autres circonstances, il est une politique pour laquelle « la fin n’est rien, le mouvement est tout », ou plus précisément : la complexité du monde actuel et la vitesse des évolutions dans tous les domaines sont telles que la seule politique possible consiste à s’adapter au plus vite, d’une façon qui se veut pragmatique et efficace à un mouvement devenu à lui-même sa propre fin.
Ces éléments ne sont pas, à vrai dire, d’une radicale nouveauté, déjà présents antérieurement, à droite comme à gauche, ils n’avaient pas la simplicité et la clarté qu’a su afficher le nouveau pouvoir comme autant de signes manifestes d’une volonté d’aller de l’avant.
Deux traits sont particulièrement frappants dans le style du nouveau pouvoir : un alignement de plus en plus étroit du discours politique sur la logique émotionnelle et spectaculaire des grands médias audio-visuels ; une façon de gouverner proche du management des entreprises qui se veulent à la pointe de la modernité.
Le président se place au centre de l’espace médiatique, multipliant les déclarations et les déplacements personnels sur tous les fronts, en veillant à la diffusion d’images et de messages « forts » qui meublent l’actualité et suscitent des commentaires redondants. Sachant que les grands médias audiovisuels sont friands d’« authenticité émotionnelle », le nouveau pouvoir a poussé jusqu’au bout la logique compassionnelle présente antérieurement en multipliant les déclarations en faveur des victimes les plus diverses. Les interventions du chef de l’État dans ce domaine font écho aux émissions télévisuelles qui étalent quotidiennement la subjectivité souffrante, donnent un large écho aux plaintes de toute nature avec des journalistes et des personnalités du show-biz qui enfourchent le rôle militant de défenseur des malades et des opprimés.
Le chef de l’État répond aux sollicitations des victimes en bousculant la justice, s’investit pratiquement dans des dossiers qui relèvent traditionnellement de ministères particuliers, s’implique dans les tentatives de résolution immédiate des multiples problèmes surgissant au gré de l’actualité et des faits-divers. Cette hyperactivité et cette manière de passer outre les responsabilités, l’expérience et les compétences présentes dans les différents ministères, ne sont pas sans rappeler la figure du jeune manager dynamique et performant, dirigeant ses subordonnés avec une motivation sans faille, remettant en cause les habitudes de travail et les organisations bureaucratiques dans une logique de performance totale au service du client-roi. Dans cette logique, la nation tend à être conçue sur le modèle d’une entreprise (l’« Entreprise France ») et la politique sur celui du management. La mise en scène politique et médiatique de l’activisme et de la compassion et peuvent jouer un rôle cathartique dans l’instant pour une société désorientée. Mais à l’image des spectacles et des vedettes de télévision, ils sont vite oubliés. Ses effets ne peuvent qu’être de courte durée et nécessitent donc un renouvellement incessant.